Intervention de Jean-Paul Bret et de Claire Le Franc concernant la Stratégie nationale de prévention et de lutte contre la pauvreté

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Conseil de la Métropole du 10 décembre 2018

Jean-Paul Bret et Claire Le Franc

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Jean-Paul Bret

Monsieur le président, cher(e)s collègues,

L’objet de cette délibération est d’entrer dans une démarche de concertation volontaire et de candidater comme territoire démonstrateur.
Candidater pour être territoire démonstrateur, qui pourrait être contre ? A moins d’être un esprit fermé.

En revanche, les longs développements en forme d’attendus, qui constituent presque l’essentiel du texte de la délibération ne manque pas de faire réagir.
Passons sur le panégyrique de la métropole, n’hésitant à l’emphase avec des formules comme, je cite « la création de la métropole a en effet ouvert la voie à une véritable réinvention de l’action publique à l’échelle de notre territoire ».
J’ai déjà eu l’occasion de dire notre déception devant la déclinaison rétrécie du Pacte de cohérence métropolitain.
Mais où cela dépasse toute mesure, c’est dans la description de la stratégie de prévention et de lutte contre la pauvreté du Président de la République et du gouvernement baptisée « Plan Pauvreté ».
La stratégie nationale de lutte contre la pauvreté, qui a été présentée après seize mois d’exercice d’un pouvoir particulièrement généreux avec les « très riches », cumule des injonctions paradoxales.
À la première lecture, le discours serait presque séduisant ! Le texte tend à imiter, ici Zola, là Saint-Exupéry, en une habile dénonciation du déterminisme social.
Qui pourrait être contre l’idée « d’éradiquer » la misère « en une génération » ?
Mais, déjà, le bât blesse à l’examen du contexte dans lequel ces propositions surviennent.
En un an et demi, en effet, le gouvernement s’est beaucoup attaqué aux mesures en faveur des plus précaires : suppression des contrats aidés (qui ne profitaient pas à ceux qui quittent leur emploi avec un parachute doré), réduction de l’allocation logement,
-mise à contribution indue des bailleurs sociaux,
-baisse des pensions des retraités les moins fortunés -mais suppression de l’ISF-,
-diminution des marges de manœuvre des associations caritatives et d’éducation populaire.
A cela, s’ajoute une autre partition, écrite en filigrane de l’action gouvernementale, dans laquelle la précarité d’une personne apparaît au mieux comme un mauvais choix de vie, au pire comme une maladie atavique.
C’est pourquoi le propos lénifiant sur la pauvreté suscite à ce point le doute.

La situation actuelle, telle qu’elle apparait dans les revendications des gilets jaunes est la conséquence directe de ce jeu de dupes.
Voilà pourquoi les propos liminaires de cette délibération apparaissent particulièrement déplacés aujourd’hui, voire provocateurs.
Au risque de paraître caricatural, le président de la République réserve malheureusement ses discours aux pauvres, ses cadeaux aux riches. Quelques-unes de ces promesses seront certainement tenues, notamment celles qui sont déjà portées par des collectivités territoriales engagées. Je ne doute pas qu’elles seront mises à l’actif du bilan présidentiel.
Mais si l’état d’esprit qui prévaut depuis mai 2017 ne change pas, si les mesures ne sont pas davantage structurées et si l’effort budgétaire de l’État n’est pas à la hauteur de l’enjeu, alors la stratégie du président Macron s’apparentera aux agitations d’une dame patronnesse !
De quelle politique sociale voulons-nous ?
D’un cache-misère jeté sur les dégâts du libéralisme par ailleurs encouragé au plus haut sommet de l’État ?
Ou d’une politique émancipatrice qui donne à chacune et chacun place dans la société ?
Etre territoire démonstrateur ne suffira pas pour répondre à cet enjeu.

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Claire Le Franc

Monsieur le président, cher(e)s collègues,

Monsieur le président, chers collègues,Qui est contre le fait de prévenir et lutter contre la pauvreté en France aujourd’hui ? Qui pense qu’une somme d’incantations suffira à cette tâche ?

C’est pourtant ce que fait le rapport qui nous est présenté ce soir. Pour l’essentiel, il ne fait que reproduire le texte du plan national de lutte contre la pauvreté. Quant aux motivations de la Métropole, le rapport n’en présente qu’une seule : décliner ce plan national sous l’angle d’un dispositif expérimental. Rien d’autre. C’est un peu court !

Il insiste ensuite longuement sur la mise en cohérence de différents plans engagés par la métropole. L’intention serait louable si le texte ne se limitait pas à cet aspect, car au fond il ne manque que l’essentiel ! Un propos sur le public pauvre, sa situation dans la Métropole de Lyon et l’exposé des intentions de notre assemblée avant de prendre une décision. Vous pouvez chercher, vous n’en trouverez pas la trace dans ce texte.

La France est couverte de jaune. Parmi les peurs exprimées, il y a celle du déclassement, de la bascule vers la pauvreté. Cette crise interpelle les politiques publiques et elle interroge la capacité des institutions —ici aussi— à se saisir pleinement des difficultés auxquelles font face nos concitoyens. Ce soir, nous n’en avons pas la possibilité : si on ne peut pas demander à connaître le contenu du dispositif expérimental envisagé avant qu’il ne soit construit, nous attendions de ce rapport des éléments d’analyse du public pauvre de la Métropole de Lyon pour qu’un débat puisse avoir lieu dans notre hémicycle.

Le plan national et l’observatoire des inégalités décrivent le profil du public pauvre.
25% de personnes pauvres vivent dans des familles monoparentales, 67% ont au plus un CAP, 50% moins de 30 ans, 2/3 vivent dans les grandes villes et leurs proches banlieues : combien sont-ils dans la métropole ? Quelle est la répartition géographique de ces personnes ?
Les parcours des personnes sont également divers : s’il n’y a pas de réelle trappe de pauvreté durable, certains, du fait même de leur âge et de leurs conditions de vie, y sont plus exposés. Cela se vérifie-t-il ici ?

25% des personnes pauvres subissent le chômage en France. Mais travailler n’est plus une garantie contre la pauvreté, plus d’un million de personnes sont des travailleurs pauvres ; le temps partiel subi touche particulièrement les femmes ; 87% des embauches dans le secteur privé en 2017 l’ont été sous contrats à durée déterminée. Ils contribuent fortement à cette fragmentation de notre société. Là encore, quelle est la réalité dans la métropole de Lyon ?
Une connaissance précise de ce public ici est d’autant plus importante que la pauvreté est protéiforme. Les moyens que nous aurons à mobiliser doivent être adaptés à la réalité dans notre territoire et ne pas se contenter de répondre à des généralités.

Puisque ce ne sera pas ce soir, nous appelons chers collègues à un débat dans cet hémicycle, sur ces questions, avec des informations précises. Un débat, pas simplement l’expression de nos positions diverses et successives sur un rapport à l’ordre du jour.

Nous pourrons, peut-être, déconstruire ensemble quelques idées reçues qui ont de l’importance. Par exemple celles qui visent à discréditer le modèle social français. Même si le nombre des personnes pauvres a augmenté ces douze dernières années, sans nos dispositifs, ils seraient cinq millions de plus ! L’Allemagne, si souvent citée en exemple, est face à une augmentation des personnes pauvres sans commune mesure avec la France.
Il en va de même avec le taux de persistance de la pauvreté qui est de 2,4% en France contre 5,5% en Allemagne. L’Europe, parce qu’elle ne développe pas de modèle social du travail est face à un choix cornélien : moins de pauvres et plus de chômeurs, ou bien moins de chômeurs et plus de pauvres. Quel choix !

Dans ce débat, nous pourrons aussi étudier le rôle de la métropole comme employeur bien sûr, mais aussi sa responsabilité comme donneur d’ordre. Le taux de pauvreté pour des ouvriers et employés qualifiés est de 7% mais il atteint les 22% chez les personnels des services aux particuliers auxquels nous ou plus généralement le secteur public recourent. Nous devrions nous pencher plus avant sur les politiques salariales de ces « entreprises » de services.

Puisqu’il s’agit d’expérimenter, expérimentons monsieur le président. Evaluons et expérimentons un revenu universel garanti, et non un ersatz, pour ceux dont les parcours n’évolueront pas, comme une femme âgée touchant la pension de réversion de son mari et pour les jeunes. Car rappelons-nous que les moins de 30 ans représentent de manière générale 50% des personnes pauvres. Rappelons-nous que parmi eux, les moins de 26 ans ne peuvent pas légalement prétendre au RSA. Ils survivent.

Nous n’oublierons pas dans nos échanges de nous assurer que nos propres procédures ne témoignent pas d’une forme de discrimination des personnes pauvres car le diable est dans les détails. La métropole leur demande par exemple de signer un contrat d’engagement signifiant leurs droits mais surtout leurs devoirs. Comme si elles avaient délibérément choisies d’être de côté. Quelle humiliation !
Lorsque j’entends des responsables politique affirmer qu’il faut responsabiliser les personnes pauvres que disent-ils au fond ? Ils disent aux personnes pauvres qu’elles sont responsables de leur situation. Ils s’étonnent ensuite de la colère qui s’exprime. Où est la responsabilité ?

Ici même, nous avons voté des crédits pour mieux et plus contrôler les personnes percevant le RSA, mais combien de moyens avons-nous affectés à la lutte contre le non recours, alors que la fraude représente 3 à 5% des prestations et que le non recours est évalué à 30%. Bien sûr que le contrôle est nécessaire ! Mais commençons par garantir un accès réel aux droits et débarrassons nous de l’esprit de défiance, aussi insidieux que répandu, qui dévalorise et génère humiliation et ressentiment.

chers collègues,

La solidarité n’est pas la charité. Elle est une nécessité humaine et politique et notre collectivité est chargée de la mettre en œuvre. Nous sommes d’accord pour donner une réalité à la lutte contre la pauvreté dans la métropole de Lyon et au plan national qui est engagé. Mais nous ne pouvons pas nous contenter d’un copier-coller ni passer outre un débat, un échange au sein de cet hémicycle sur l’esprit de la politique que nous allons engager comme sur ses modalités précises.
Nous voterons le rapport de ce soir mais demandons l’organisation de ce débat pour qu’il guide les contenus de l’expérimentation dont le principe est proposé et non qu’il ajoute un objet technocratique non identifié de plus.

Seule le prononcé fait foi.

 

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